(Le Soleil-MC) - Peut-on imaginer la ville de Québec sans ses plaines d’Abraham? Lieu de promenade et de détente, terrain de sports, scène de grands spectacles, point de départ de manifestations, les Plaines sont le poumon vert et le lieu de rassemblement de la capitale depuis toute éternité, semble-t-il. Depuis toujours, vraiment?
Cela fait une cinquantaine d’années que les Plaines ont l’allure qu’on leur connaît aujourd’hui, même si le parc a été inauguré il y a 100 ans, pour le tricentenaire de Québec, par le grand-père d’Élisabeth II.
L’aménagement a été long, interrompu surtout par les deux grandes guerres du XXe siècle, mais aussi par les réticences du gouvernement fédéral à céder les Cove Fields, ses terrains au pied de la Citadelle, et par de longues négociations pour déloger les habitués qui patinaient au Québec Skating Rink, à deux pas de la Croix du Sacrifice...
Avant même la naissance du parc, il a fallu 30 ans de pressions et d’éditoriaux enflammés dans les journaux pour convaincre les gouvernements de la justesse de l’idée d’aménager cet immense plateau, resté en friche pendant plus de 150 ans, après la bataille de 1759, parce que l’armée britannique craignait toujours un nouvel assaut sur Québec.
Un parc ou des maisons
Au tournant du XXe siècle, ces terrains vacants invitaient à la création d’un parc. James McPherson Le Moine, un historien amateur de Québec, est un des premiers à lancer l’idée, en 1871, l’année même où la garnison britannique quitte Québec. En vain. Trois ans plus tard, la ville, à l’étroit à l’intérieur dans ses murs, produit un plan d’urbanisme qui prévoit le lotissement des Plaines, ne conservant au milieu des futures maisons qu’un petit square, ou place publique, planté d’arbres et de buissons…
Rien ne bouge. En 1899, un pamphlet de la Quebec Literary and Historical Society marque un point tournant dans la campagne en faveur d’un grand parc public.
L’idée d’un parc commémoratif sourit aux Canadiens anglais et aux Anglais d’Angleterre qui viennent même en pèlerinage à l’endroit de la bataille qui rendit l’Angleterre maîtresse de l’Amérique du Nord.
Si certains s’attachent à l’aspect historique, l’idée d’un parc trouve aussi un écho chez les urbanistes et les hygiénistes du XIXe siècle. Les grandes villes d’Europe et d’Amérique commencent à se parer de grands espaces publics qui contribuent à l’effort d’assainissement de cités rendues insalubres par la croissance rapide et anarchique de la population et par le manque d’équipements publics.
L’ère des parcs
New York se dote de Central Park; Montréal aménage le Mont-Royal et le maire de Québec, l’homme d’affaires Simon-Napoléon Parent, offre le parc Victoria, en 1897, aux résidants des quartiers ouvriers de la basse ville. Ce maire rêve aussi d’un parc pour la haute ville. Où l’aménager ailleurs que sur les Plaines? L’armée les a gardées libres de toutes habitations afin de voir venir l’ennemi de loin… Elle n’a pas toléré la moindre habitation entre la Citadelle et les tours Martello.
À son départ de Québec, l’armée anglaise a légué ses terrains au gouvernement fédéral. Ce dernier les utilisera à diverses fins : une armurerie, une cartoucherie, un terrain de golf. Le fédéral s’accrochera à sa portion des Plaines jusqu’à l’aube des années 30. Le gouvernement du Québec possède lui aussi son bout de terrain. Les Ursulines sont le seul grand propriétaire privé depuis 1668. À l’extrémité ouest du site, sa propriété est louée à l’armée depuis 1803. C’est là que les troupes s’exercent aux manœuvres, font du sport et paradent devant les habitants. Avant même la création du parc, les gens de Québec avaient déjà pris l’habitude de fréquenter cette partie des Plaines.
La terre des Ursulines
C’est de ce côté que le projet va démarrer. Comment amener la communauté à céder un domaine qu’elle s’apprête à lotir? Les religieuses ont elles aussi constaté que la ville avance à grands pas. Dans Montcalm, au nord de la Grande Allée, les promoteurs tracent de belles rues destinées à la classe moyenne. Les gens à l’aise rêvent de profiter de la vue sur le fleuve qui coule 80 mètres plus bas.
Le bail entre les religieuses et le gouvernement fédéral vient à terme en 1902. Les tractations débutent en 1898 et s’étirent sur trois ans. Les Ursulines veulent une compensation équitable et quelques avantages à titre de
dédommagement.
Le maire Parent a gardé ses réflexes d’homme d’affaires : il fait jouer son réseau d’amis pour garantir le succès de son projet. Un riche collègue du conseil municipal achète Marchmount, la propriété voisine de celle des sœurs sur les Plaines. Les deux terrains sont d’une superficie quasi équivalente. Cet échange de terrains permettra de constituer les Plaines telles qu’on les connaît.
Tout est en place. Le premier ministre du Canada, Sir Wilfrid Laurier, allonge la somme requise (80 000 $) pour acheter la terre des sœurs qui, elles, déménagent au domaine Marchmount, qu’elles rebaptiseront Mérici.
Le cadeau du tricentennaire
À quelques années de 1908, le projet de célébration du tricentenaire de Québec relance l’aménagement des plaines. Car une fois la transaction de terrains complétée, le projet de parc s’essouffle.
De nouveaux acteurs prennent place : le maire Georges Garneau, le gouverneur général Lord Grey. Un architecte-paysagiste de talent, Frédérick Todd, est chargé de tracer les plans du parc. La ville veut son parc pour le tricentenaire, mais, au Canada anglais, on préférerait une inauguration l’année suivante. L’année 1909 marque les 150 ans de la bataille gagnée par Wolfe… Ça négocie ferme, et les Québécois gagnent cette manche.
À la suite de sa visite du champ de bataille Gettysburg, pieusement conservé par les Américains, Lord Grey s’est enthousiasmé pour un parc historique sur les Plaines et il amasse lui-même des fonds pour son aménagement. Le demi-million de dollars qu’il amasse s’ajoute aux 100 000 $ versés par Ottawa. La Commission du parc des champs de bataille naît en 1908 pour gérer ces fonds; son premier président est le maire Garneau.
Le plan de Todd sera en grande partie réalisé entre 1912 et 1954, sauf le gigantesque Ange de la paix, aussi haut que la statue de la Liberté, qui ne sera jamais érigé.
Pourquoi les plaines d'Abraham?
Pourquoi les Plaines portent-elles le nom d’Abraham Martin dit l’Écossais et pas celui des Ursulines, qui étaient propriétaires des lieux depuis 1668?
Les premières mentions des hauteurs ou des plaines d’Abraham apparaissent en 1759, dans les journaux écrits par des combattants. Le chevalier de Lévis, héros de la bataille de Sainte-Foy, décide d’envoyer des détachements sur les hauteurs d’Abraham jusqu’à Cap-Rouge, le 19 juillet 1759, lorsqu’il constate que la flotte anglaise remonte le fleuve.
Le capitaine John Knox note le 13 septembre que les troupes, débarquées au bas de la falaise, se rendent jusqu’aux plaines d’Abraham.
Compagnon de Champlain, Abraham Martin est arrivé à Québec en 1617. Premier pilote du roi au Canada, il obtient des terres sur le coteau Sainte-Geneviève en 1635; il les agrandit en direction de la Grande Allée en 1645. En 1734, une carte indique la présence d’une rue Abraham qui mène vers les plaines où, selon l’histoire, Abraham Martin faisait paître ses animaux. Son fils et héritier vend aux Ursulines 32 arpents d’une terre appelée Claire-Fontaine en 1675.
Faute d’une autre explication, on estime que la population devait utiliser le terme de plaines d’Abraham pour désigner le lieu. Les militaires français ont dû entendre cette expression populaire chez les miliciens.
Quant aux Britanniques, les historiens rappellent que les officiers des deux armées se fréquentaient lors des discussions diplomatiques et des trêves; les blessés des deux camps étaient soignés au même endroit, à l’Hôpital général. Un otage britannique, gardé à la prison de Québec, qui s’est échappé en 1754 pour rejoindre les troupes anglaises, a aussi pu les renseigner.
Le nom officialisé
En 1808, une première carte officialise le nom de plaines d’Abraham pour désigner tout le territoire non construit à l’ouest des murs de la ville, tant au nord qu’au sud de la Grande Allée. Sur une carte de 1845, la progression du lotissement et de la construction au nord de la Grande Allée amène à rétrécir les plaines d’Abraham à leur emplacement actuel au sud de la Grande Allée.
Publié par : Marcel Charland
à 07:42:01
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